Généalogie

Généalogie — Société: institution / Culture : langue, histoire, géographie Nom fém. Roman familial

 

je crois que je viens des cueilleurs et des chasseurs,

de la terre froide et sapineuse

des montagnes tardivement défrichées

par des bûcherons aux mains cornées

des colosses silencieux

qui se chauffent au feu de leur soupe

 

je crois que je viens de la pudeur

de ceux qui s’aiment sans jamais le dire

de gens humbles qui n’écrivent pas

et ignorent que d’autres écrivent

 

je crois que je viens d’une nuit des temps païenne

où il n’est pas de dogme

où l’on ne croit pas en quelque chose

mais où la nature est guide

 

je crois que je viens du front populaire

des gens simples qui partagent

le peu qu’ils ont

avec simplicité

 

je crois que je me reconnais dans les mains des anciens

leurs gestes ataviques de paysans méticuleux

que je retrouve dans les moindres miens

bêcher-planter-caresser le chat-goûter une groseille-tailler une mine

 

je crois que j’ai en moi cette façon animale

de ceux qui ont vécu avec les animaux

et aussi ancrée la conscience de classe

la nécessité de penser politiquement le monde

 

je crois qu’ils m’ont transmis la marche

le plaisir de sillonner le territoire familier

dans la solitudes des heures

de faire déborder le temps sur la nécessité et les injonctions du monde

 

aussi des noms de lieux gravitent dans l’univers généalogique comme autant de constellations dans notre espace

le pré-loup-le plan du tur-la ruchette-les séchets-les raverettes

et alors s’enfilent

comme de multiples perles sur un collier

les noms des gens d’ici

voisins et familiers

les porte-la rose michaud-le vincent au louis-les daranton

 

et là-dessus encore des goûts et des odeurs

framboises-gris de sapin-mousses de la rivière-jus de calcaire

les chiens mouillés et frétillants qui reviennent

de leurs lancées

 

je crois que je viens de la nuit des temps de la modeste montagne

austère et lointaine à ceux de la ville

avec sa neige

et son printemps qui n’arrive jamais

 

des vieux pulls de laine à toutes les saisons

des femmes en tabliers qui font des épluchures

on guette au carreau de la cuisine

le retour des migrateurs

le petit bois en fagots sèche contre la façade

 

je crois que je viens de l’ailleurs absolu de l’écriture

d’une civilisation de ceux qui parlent avec parcimonie

parce qu’on se méfie un peu

de ceux qui maîtrisent le langage

 

je crois que je viens du corps des anciens

de leur rapport charnel au monde

parce qu’ils aimaient l’eau la terre le feu et l’air

et que cela suffisait

 

je crois qu’était là leur absolue délicatesse

dans la recherche de ce qui est agréable au corps

dans la manière de sentir avec pureté

dans la circonspection

dans les scrupules et la bienséance

 

une généalogie civilisée

 

ma grand-tante s’installait le dos à la fenêtre au sud

et prenait le bain de soleil

dans l’ardeur d’août

et moi je comprenais cela sans explication

 

je ne refuse rien de cette généalogie du fond des bois

sinon l’âpreté et la rudesse parfois

de l’humeur proche du climat

 

j’ignore si je suis un maillon dans cette chaîne des générations

je suis peut-être la part de l’oubli

« j’ai né à logos depuis peu »

Anonyme — bibliothèque

 

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