Marie du Jura

Marie du Jura — Culture : légendes Patron. fém. Ancêtre mélancolique bienveillante

 

Elle vient de quelque part depuis le XIXe siècle. Elle monte peut-être de la plaine de Gex par Thoiry et les chalets de Nanderan. Dans ce cas elle a longé les barres rocheuses de calcaire blanc, par le rude chemin pierreux de la Chaz, avant d’atteindre la crête des Monts Jura un peu au sud du Reculet. Plus probablement elle a grimpé depuis Chésery par les pentes verticales de la forêt de Rosset pour atteindre le passage risqué du Gralet. Pourquoi a-t-elle décidé de venir là ? Le temps l’a oubliée et d’ailleurs a-t-elle seulement existé autre part que dans les racontottes de ses contemporains ?

 

Je l’imagine comme un point perdu se déplaçant sur les pâturages du mois de mai. Tenter de venir vivre définitivement dans le haut à une autre saison serait inconcevable. Imprécise ombre, elle avance vêtue comme les paysannes de son temps : longue jupe noire libérant les chevilles, recouverte par un indispensable tablier, un fichu sombre sur les épaules, une coiffe car il est indécent d’aller tête nue même devant Dieu. Sa main  agrippe un panier protégeant d’improbables provisions. Ce qu’elle pense en traversant les champs de lins bleus, d’anémones et de gentianes printanières, nous devrons l’inventer et sa motivation, comme sa silhouette sombre sur les couleurs des pelouses, restera à tout jamais secrète.

 

Elle est si loin. Devant la haute chaîne lointaine d’autres lignes de crêtes font barrage au regard. Je ne peux la voir qu’avec les yeux impuissants de mes suppositions. Comme la masse obscure des épicéas de la forêt de la Joux Devant s’opposent à ce que la vue ne pénètre trop l’horizon, le temps l’a rendue si floue que sa seule réalité reste celle des souvenirs que je tire des histoires qu’on m’a racontées enfant et qui m’interrogent aujourd’hui. Comment cette femme légendaire ou réelle qu’on appelait la Marie du Jura a-t-elle cheminé dans ses désirs et gravi les pentes pour aboutir à cette grotte reculée et perchée à 1000 mètres au-dessus de la vallée de la Valserine ? On dit qu’elle a vécu plusieurs années là-haut et aujourd’hui cet abri conserve encore son nom. J’imagine et trahis son cheminement.

 

Quel temps faisait-il le jour où elle est montée ? Était-ce un jour de grand soleil où les reliefs bien nets s’adressent bruyamment au marcheur en toute clarté ? Peut-être au contraire un jour brumeux où tout s’échappe dans l’indécision ouatée et silencieuse ? La Marie devait nécessairement être très sensible à cet aspect du climat. Je peux pressentir que le paysage et ses idées ne pouvaient qu’être en harmonie, sinon pourquoi vouloir se fondre dans les montagnes ? En corollaire de cette hypothèse, le temps de son cœur et sa décision peuvent s’interpréter de deux façons tout aussi crédibles. C’était une belle journée ensoleillée, l’appel était si fort, elle ressentait tellement les douceurs de mai que ne pas  répondre aurait rabougri sa vie. Alors, sur une impulsion, elle a entamé le sentier et elle y a rencontré la beauté qu’elle recherchait, elle n’a plus voulu revenir sur ses pas. Par un jour brumeux, elle décide d’une rupture radicale avec le monde des hommes. Il fallait que sa rancœur fut forte. À cette époque on n’abordait pas volontiers ces hauteurs inquiétantes. Elle suit la trace approximative laissée pas les vaches en estive, toujours plus haut, toujours plus loin. Connaissait-elle cette grotte, l’a-t-elle découverte par hasard dans sa libération ou sa fuite ? Dans tous les cas la grotte l’attendait.

 

Mardi 20 octobre 2015, ce matin depuis le Pic de l’Aigle, à l’horizon, je parcours du regard  les cimes allant du Crêt de la Neige au Crêt d’Eau. Je sais que quelque part entre ces deux sommets a vécu autrefois une femme solitaire aux motivations englouties dans la mémoire de Jurassiens. Journée ensoleillée , sans vent, silencieuse, juste un peu animée par le passage lointain d’une voiture et le tvit tvit d’une mésange. Quelle est cette étonnante ambiguïté qui conduit tout à la fois à désirer se dissoudre dans les couleurs de l’automne, à s’y fondre jusqu’à disparaître et dans le même temps à ressentir par tous les sens la violence de l’air ambiant et vouloir en jouir pleinement ? Quel choix aurait fait la Marie du Jura ? Sa grotte ne le dira jamais.

Anonyme — séances perpétuelles

 

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